17 décembre 2008 - En passant dans les Balkans

Je quitte Belgrade avec pour nouvel objectif Sarajevo, mes sacoches archi-remplies de vivres par Maca, Sasha et Bosko.
Ce crochet plein ouest n’était pas au programme, mais après être passé par trois grandes capitales des pays d’ex-Yougoslavie, il s’avérait incontournable.
Après une étape dans la jolie campagne serbe qui me mène à Slepevic, et une nuit sous la tente, je passe en Bosnie-Herzégovine, où mes premiers tours de pédale se font au milieu d’un paysage absolument fantastique. Je longe la rivière Zvornico, qui est entourée par des collines, des arcs-en-ciel, et une campagne magnifique.

J’arrive à Bratunac, et nouvelle nuit sous la tente (et sous la pluie), après une rencontre avec des mécanos qui m’offrent une bière et un Tee-shirt, et une longue discussion avec Raje dans un bar.
Raje a la trentaine, c’est un Serbe de Bosnie.

Euh, je crois que je ne peux pas vous parler de mon passage en Bosnie sans revenir un tout petit peu aux sources…

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  • Avant 1991, la Yougoslavie, dont Belgrade était la capitale, était un pays composé de plusieurs Républiques Fédérées: la Slovénie, la Croatie, la Serbie, la Bosnie-Herzégovine, la Macédoine, et le Monténégro.
    Trois principales religions se retrouvaient dans ces différentes républiques: il y avait les Chrétiens Catholiques, les Chrétiens Orthodoxes, et les Musulmans.
    La Serbie est très majoritairement composée d’orthodoxes.
    A cette époque, l’argent récolté dans tout le pays était envoyé à Belgrade, qui le redistribuait d’une manière qui ne plaisait pas forcément aux Républiques Fédérées. Alors elles ont commencé à revendiquer leur indépendance.
  • En Slovénie, il y avait une majorité de chrétiens catholiques. Lorsque la Slovénie a déclaré son indépendance en 1991, il y a eu quelques émeutes pendant 3 jours, sans plus.
  • Cependant, en 1991 toujours, lorsque la Croatie, composée de catholiques (Croates, majoritaires) et d’orthodoxes (Serbes de Croatie, minoritaires), a déclaré son indépendance, les Croates étaient pour, mais pas les Serbes de Croatie. Cela a donné lieu à une guerre qui a duré jusqu’en 1995.

Au sujet de l’indépendance…

Lors de mon passage en Croatie et en Slovénie, j’ai essayé d’interroger un maximum de personnes pour savoir ce qu’ils pensaient de l’indépendance. Les différentes réponses sont assez évocatrices…

Lorsque, à Adjovscina, j’ai posé la question à André, un jeune sans emploi, il m’a répondu que c’était mieux à l’époque du communisme (avant l’indépendance), car au moins tout le monde pouvait trouver facilement du travail, au moins, le gouvernement s’occupait de tous, et qu’il n’y avait pas autant d’écart entre les très riches et les très pauvres comme aujourd’hui. Il m’a assuré que tout le monde pensait comme lui.

Lorsqu’à Crni Vrh, j’ai posé la même question à Léon, ingénieur en mécanique régulièrement expatrié aux Etats-Unis, il m’a soutenu au contraire que la vie est bien meilleure maintenant…

Il y a un autre groupe de personnes, les Yougonostalgiques, qui regrettent la Yougoslavie non pas pour des raisons économiques, mais car son éclatement a provoqué la séparation de peuples qui vivaient ensemble, mélange qui créait une grande richesse culturelle.

  • En 1992, c’est au tour de la Bosnie-Herzégovine de déclarer son indépendance. La Bosnie est composée de Musulmans (les bosniaques, majoritaires), d’Orthodoxes (les Serbes de Bosnie, à ne pas confondre avec les Serbes de Serbie), et de Catholiques (les Croates de Bosnie).
    Les bosniaques et les croates étaient pour l’indépendance, mais pas les Serbes de Bosnie. Et la guerre civile a éclaté, pour durer jusqu’en 1995.
    Depuis 1995 (et les accords de Dayton), la Bosnie-Herzegovine est un pays composé de deux entités: La fédération de Bosnie et Herzegovine, qui regroupe les Bosniaques Musulmans, et la République Serbe de Bosnie (à ne pas confondre avec la Serbie, qui est un pays à l’est de la Bosnie), où vivent les Serbes de Bosnie, Orthodoxes. Les Serbes voudraient que la République Serbe de Bosnie soit indépendante, ce qui n’est pas le cas.

Mon but n’est pas ici de porter un jugement sur qui a eu raison et qui a eu tort durant la guerre, il y a de toutes façons eu des horreurs commises de tous les côtés…

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Cette parenthèse étant faite, revenons-en à cette soirée à Bratunac, je suis toujours au bar avec Raje, qui a participé au siège de Sarajevo après avoir été enfermé pendant 8 mois par les bosniaques à dormir sur du béton (pendant les années de guerre, Sarajevo a été encerclée par les Serbes de Bosnie, il était impossible d’y entrer et d’en sortir, et il y avait pénurie de nourriture).
Il m’explique que la guerre de Bosnie et les differents entre ces peuples ont des raisons bien plus profondes que les annees 1990, remontant aux deux guerres mondiales et, bien avant, à l’occupation ottomane.
Il m’explique aussi que le jour où un hypothétique référendum aura lieu concernant l’indépendance de la République Serbe de Bosnie, il votera pour. Il me dit enfin qu’il lui arrive aujourd’hui de discuter avec des bosniaques (Musulmans), tout en étant conscient que tôt ou tard, ils se retireront dessus.

Je repars de Bratunac riche de toutes ces informations, et décide de faire un crochet par Srebrenica, ville malheureusement connue pour le massacre de 8000 de ses habitants (3000 selon Raje) en juillet 1995.
Il est impossible de ressortir indemne d’un passage a Srebrenica. Je resterai marqué.
La première chose que je vois en arrivant, c’est l’immense cimetière.

Je me ballade dans ses allées, en lisant la même date sur toutes les stèles, et en réalisant que tous ces gens, soit une grande partie des hommes de 13 a 77 ans du village, ont été massacrés, volontairement, par d’autres hommes. Et cela il y a tout juste 13 ans.
Je discute avec le jeune gardien du cimetière. Il avait 12 ans en 1995. Son frère, lui, en avait 17…

Je ne comprends pas, je ne conçois pas, comment, même pour une raison aussi bonne que le choix de ses dirigeants et l’indépendance de son pays, on peut tuer d’autres gens.
Peut-être parce que j’ai la chance d’avoir grandi en France, et que personne ne m’a dès le berceau inculqué de haine envers un autre peuple. Peut-être que sinon, je comprendrais.
J’avance vers le village. La plupart des maisons sont vides. Abandonnées. Mitraillées. Il n’y a tout simplement plus de familles pour vivre dedans.

Je réalise ma chance de ne jamais avoir connu la guerre. Je veux ne jamais la connaître.

Je ressors de Srebrenica perdu dans mes pensées, sonné, et j’attaque une étape montagneuse et enneigée, qui me mène à Han Pijesak, la ville la plus haute de toute l’ex-Yougoslavie.

Comme à mon habitude, je me pose au bar. Ce soir je suis en altitude, il est hors de question de planter la tente. Alors j’enclenche la technique de l’incrustation de bar, qui consiste à y rester jusqu’à la fermeture, en misant sur le bon coeur du barman. Comme si je savais qu’il ne POURRAIT pas me laisser en galère. Il est tard, et je suis mort de faim, car d’une part, j’ai la flemme d’aller chercher du pain à mon vélo, il fait trop froid dehors, et d’autre part, je ne veux pas mal paraître a manger dans le bar, car le barman est ma seule chance de survie pour la nuit.
Et donc, la fermeture arrive, je suis évidemment le dernier, et, après concertation entre le barman et sa femme, ils me proposent de les suivre, je ne sais pas où, je n’ai pas compris, mais bien sûr, je les suis.

On marche quelques minutes dans la ville…
On monte un petit escalier…
Il ouvre une porte…

Et oui, me voilà en compagnie des boulangers d’Han Pijesak, qui vont passer la nuit à faire du pain pour la ville. “Tu vas rester au chaud avec eux cette nuit”.
Incroyable. C’est pas possible. Je rêve.
J’étais affamé, et voilà qu’on me fait passer la nuit dans une boulangerie! Je n’en reviens pas. Ils prennent bien soin de moi et m’offrent de copieux friants, c’est mieux que dans le meilleur des rêves que j’aurais pû concevoir…

Très rapidement, ces boulangers, serbes de Bosnie engagent avec moi la discussion qui leur tient à coeur. “Alors, que penses-tu des Serbes?”.
Je peux comprendre qu’ils soient soucieux de leur image à l’étranger, qui a été dévastée par les médias.
“Ben…je les trouve très accueillants, incroyablement gentils…”, ce qui est vrai. Mais je ne veux pas porter de jugement sur leur conflit avec les bosniaques, ce qu’ils attendent au fond.
Ils m’offrent eux aussi un Tee-shirt.
Le premier, celui de l’autre jour, offert par des Serbes aussi, prônait la non-independance du Kosovo (le Kosovo est compose de 95% d’Albanais, qui revendiquent l’indépendance du petit territoire, ce que les Serbes refusent).
Celui-ci est à l’effigie de Radovan Karadzic, l’ex-leader de l’armée Serbe de Bosnie (qui a d’ailleurs été capturé en juillet dernier) mais qui reste leur idole.
La jeunesse Serbe bouillonne. Elle est prête à reprendre les armes. La frustration de la guerre et la haine sont plus que présentes. En gros, il m’apparait évident que le conflit en Bosnie est loin d’être fini.
J’entendrai par ailleurs “les bosniaques, c’est Al Quaida…”

(Il est aussi évident que les tensions ne sont pas partagées par TOUS les Serbes et TOUS les Bosniaques, et que beaucoup sont amis entre eux et n’aspirent qu’à une seule chose, la paix).

J’ai parlé de la guerre avec beaucoup de Serbes, ce sont même eux qui quasi-systématiquement engagent la discussion, mais bizarrement, je n’ai réussi à avoir de vraie discussion à ce sujet avec aucun bosniaque. Peut-être car ils ne ressentent pas la même frustration, qu’ils n’ont ni le besoin ni l’envie de parler de tout ça, qu’ils veulent passer à autre chose. Ils ont le gouvernement qu’ils voulaient, et on leur a octroyé 51% du territoire de Bosnie-Herzégovine, contre 49% aux Serbes…

De Han Pijesak, je roule jusqu’à Sarajevo, les sacoches remplies par mes amis boulangers.
Tout ce que je raconte sur leurs opinions politiques n’enlève rien à leur grand coeur. Et dans quelle mesure peut-on les blâmer de crier Gloire à Karadzic (cet homme est une pourriture), dans la mesure où ils ont été “formatés” comme ça, qu’ils ont grandi dans la haine de la guerre…

Photo prise à Sarajevo. Déguisement sympa pour grandir dans un esprit pacifique…

Encore de la montagne. Sarajevo l’inaccessible…
A mi-chemin, à Sokolac, je m’arrête dans un bar pour réchauffer un peu mes pieds congelés. Le barman m’offre un thé, et j’engage la discussion avec Bobo, qui habite Sarajevo. Il me propose de m’héberger ce soir! Génial, je repars l’esprit tranquille.
Et je finis enfin par arriver dans la capitale, crevé, mon pneu avant aussi d’ailleurs…
Les collines qui entourent la ville brillent de mille lumières qui scintillent comme des étoiles. Je suis accueilli par le chant du Minaret. Pas de doute, me voilà en territoire Musulman.
Je retrouve Bobo, qui est conquis par mon projet. Il décide d’appeler ses amis de la télévision, et une demi-heure plus tard arrivent journaliste, cameraman et technicien, et j’ai droit à l’interview!

En prime, je passe une bonne nuit au chaud, finalement invité à l’hôtel.
A Sarajevo, les traces de la guerre sont profondes. Encore beaucoup d’immeubles, même une majorité, en portent les stigmates…

Cependant, le vieux centre ottoman est joli.

Puis je monte tout en haut d’une des collines qui surplombe la ville, où j’ai de magnifiques vues sous le soleil. Tout en haut, c’est la campagne…

Et tout en bas, c’est la ville, qui malgré tout, se reconstruit….

Après Sarajevo, j’avais deux options, dans l’optique de rejoindre (un jour!) Istambul. La plus directe, par la Bulgarie, la moins directe, par la côte.
Maintenant que je suis là…cap sur Dubrovnik!
J’arrive donc à Jablanica après une étape à lutter contre mon pire ennemi désormais: le vent, vous l’aurez compris. Il y a comme un petit jeu entre lui et moi. Il me provoque et m’empêche d’avancer, moi je reste calme, et on voit lequel de nous deux craque le premier…
Aujourd’hui, il souffle tellement fort qu’une de mes sacoches se décroche, se prend dans ma roue avant, et me fait perdre l’aimant de mon compteur…plus de compteur donc, et heureuse surprise. Je ne l’ai pas remplacé. Tous ces chiffres sous mes yeux qui n’avaient pas grand intérêt captaient trop mon attention. Maintenant je suis plus ouvert à la route, qui est après tout l’essence de mon voyage, et cela change tout.

Le jour d’après me conduit à Mostar, ville qui a elle aussi été ravagée par la guerre. On lui a reconstruit son joli centre touristique…

Mais pour le reste, il va falloir plus de temps…

Et apres Mostar, retour en Croatie…et voilà la mer!

Petit air de vacances…j’ai même droit au soleil, je suis verni! Et j’avoue que longer la côte est un plaisir que je savoure.
Ca change de la montagne!

Sur ma route, je rencontre Olivier, un pèlerin de 36 ans parti de France en juillet 2007. Il avait comme unique objectif St Jacques de Compostelle, sans même être sûr d’y arriver. Et puis finalement, sans sous et sans équipement, il a décidé de continuer son chemin jusqu’à Rome, et aujourd’hui son objectif est Jérusalem…tout cela à pieds, chapeau!

Il se donne toute la vie pour continuer son pèlerinage…

Arrivé à Dubrovnik, j’entre dans un bar. “Bonjour” que j’entends. Trois frenchies à une table. Comment ont-ils su que j’étais français aussi, je ne le saurai jamais…Toujours est-il que je me retrouve autour d’une bière avec eux, à leur expliquer mon projet.

Sacha, Martin et Quentin viennent de Saint-Tropez et sont trois grands voyageurs qui ont le coeur sur la main. Il m’ont pris sous leur aile pendant mes deux jours à Dubrovnik, m’invitant partout avec eux, et m’offrant le luxe de passer mes deux nuits dans le lit très confortable de leur camion. Merci!
Sacha, passionné de vidéo, en profite pour réaliser un reportage sur mon voyage.

Que je sois rentré dans ce bar précisément parmi des dizaines, à ce moment, que l’on se rencontre…où est le hasard dans tout cela? j’en viens presque parfois à me le demander…

Encore un peu de route…

Et me voilà à présent à Podgorica, capitale du Monténégro.
Entre parenthèses, c’est une ville très moche, je ne vous conseille pas d’y organiser des vacances, vous seriez déçus.

La place centrale de Podgorica

Hier soir donc, après un petit tour dans la ville, je cherchais internet. Alors, je rentre dans une boutique, au hasard, pour demander où-est-ce que je peux le trouver. La vendeuse parle mal anglais, elle ne sait pas comment m’expliquer, mais son client, qui ne parle pas anglais du tout, lui dit qu’il va passer devant un cyber café, et que je n’ai qu’à le suivre.
Il se trouve que ce client, c’est le directeur du grand théâtre de Podgorica, et qu’après m’avoir montré le cyber, il me fait quelques gestes pour me demander où je vais dormir…ben…je sais pas!
Je passerai une très bonne nuit dans le bar du théâtre de Podgorica.

Et voilà…

A bientôt !


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